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La Malinche : l'interprète qui changea la conquête du Mexique

Malintzin, femme nahua remise à Cortés en 1519, parlait le nahuatl et le maya. Sa voix façonna —et peut-être infléchit— la rencontre de deux mondes.

En mars 1519, au lendemain de la bataille de Centla, les caciques de la région de Tabasco offrirent à Hernán Cortés un présent qui comprenait de l'or, des étoffes et vingt femmes réduites en esclavage. L'une d'elles, aussitôt baptisée Marina, allait se révéler plus décisive que tout l'or du tribut. L'histoire la connaîtrait sous le nom de La Malinche, et sans elle le récit de la chute du Mexique serait, très littéralement, un autre.

Elle était née vers 1500 sur la côte du Golfe, près de Coatzacoalcos, dans une lignée noble nahua. Vendue enfant, elle avait passé sa captivité parmi des peuples de langue maya. D'où sa rareté et sa valeur : elle parlait le nahuatl, la langue des Mexicas, et aussi le maya. Et cette seconde langue rejoignait une coïncidence extraordinaire que Cortés traînait depuis le Yucatán.

Quelques mois plus tôt, le capitaine avait racheté Jerónimo de Aguilar, un clerc espagnol naufragé qui avait vécu huit ans captif chez les Mayas et en avait appris la langue. Aguilar savait l'espagnol et le maya, mais pas un mot de nahuatl. Marina savait le nahuatl et le maya, mais pas l'espagnol. Ensemble, ils formaient une chaîne capable de franchir l'abîme : un Mexica parlait en nahuatl, Marina le traduisait en maya, Aguilar le rendait en espagnol pour Cortés, et la réponse repartait en sens inverse. Deux interprètes, trois langues, un pont improvisé sur lequel reposa le premier dialogue entre la Castille et l'empire de Moctezuma.

Ce relais ne dura guère. Marina apprit l'espagnol avec une rapidité qui étonna les conquistadors eux-mêmes, et bientôt Aguilar devint superflu : elle traduisait directement, du nahuatl au castillan et retour. Les soldats se mirent à l'appeler la lengua —« la langue »— et à son nom nahuatl, Malintzin, ils ajoutèrent le suffixe révérenciel -tzin que les Mexicas réservaient aux personnes de respect. Ce n'était pas une esclave de plus portant des ballots : c'était la voix sans laquelle les ordres n'arrivaient pas et les alliances ne se scellaient pas.

Sa présence traverse tous les épisodes décisifs. À Cholula, selon les chroniques, ce fut elle qui avertit Cortés d'une embuscade qui se préparait contre les Espagnols —avertissement suivi d'un massacre dont les historiens discutent encore la version. En novembre 1519, quand Cortés et Moctezuma se rencontrèrent enfin sur la chaussée menant à Tenochtitlan, ce fut la voix de Marina qui passa entre l'empereur et le capitaine étranger. Bernal Díaz del Castillo, le soldat et chroniqueur qui la côtoya, l'écrivit sans détour : sans doña Marina « nous n'aurions pu comprendre la langue de la Nouvelle-Espagne et du Mexique ». D'un fils qu'elle eut de Cortés, Martín, né vers 1522, on a dit qu'il fut l'un des premiers métis de la Nouvelle-Espagne.

La mémoire mexicaine ne l'a pas traitée avec la révérence de ce -tzin. Avec le temps, sa figure devint l'emblème d'un dilemme inconfortable, et de son nom naquit le mot malinchismo : la tendance à préférer l'étranger et à mépriser le sien propre. D'autres lectures, plus récentes, la voient en victime plutôt qu'en traîtresse : une femme deux fois asservie, sans patrie à laquelle être fidèle, qui usa de la seule chose qu'elle possédait —ses langues— pour survivre dans le camp qui commandait. Il ne nous revient pas de trancher ce débat, qui appartient au Mexique et à son histoire. Ce qu'il faut retenir, c'est le fait : ce fut la parole traduite, et non la seule épée, qui décida bien de ces rencontres.

De cette voix à aujourd'hui

La Malinche renferme la vérité la plus dérangeante du métier : qui traduit n'est pas un canal neutre. Il choisit, il nuance, il sait des choses que les parties ignorent, et il occupe, un instant, le centre exact du pouvoir. C'est pourquoi la responsabilité de l'interprète est aussi grande que son influence. Cinq siècles plus tard, quand un traducteur assermenté certifie qu'un document dit fidèlement ce qu'il dit, il exerce cette même autorité silencieuse : être, pour ceux qui ne partagent pas de langue, l'unique pont par lequel la vérité peut passer.

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